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Georges, 40 ans de carrière dans l'enseignement, dont 28 en Zone Prioritaire témoigne pour Ecole2demain

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Georges, 40 ans de carrière au service des élèves et plus particulièrement auprès de ceux qui avaient des difficultés ou des troubles de l'apprentissage, témoigne de l'extra-ordinaire dans l'école.

En 40 ans de carrière, quelles évolutions avez-vous ressenti de la part des enseignants sur le handicap ?
Je fais un constat très négatif. Le regard s'est dégradé pour devenir attentiste et paternaliste avec cette phrase que j'ai entendu trop souvent : "Ah, ces pauvres handicapés..." " mais , bon , qu'est ce que vous voulez que j'y fasse" Tout le monde vous dira qu'il aime les handicapés mais qu'est-ce qui est vraiment fait pour accompagner ces publics riches et différents ?

Quelle est ta perception sur les actions menées ces 30 dernières années ?
Cela part toujours d'un bon sentiment, une volonté de dire nous avons ceci ou cela au lieu de mener d'autres actions contrairement aux  autres pays. Nous sommes dans le faux-semblant.
 Les RASED (Réseau d'Aides Spécialisés aux Enfants en Difficultés) disparaissent, est-ce une bonne idée ? C'était une solution plutôt bonne mais sur laquelle peu de réflexions ont été conduites et  peu d'évaluations effectuées comme d'habitude. L'Éducation Nationale est dans la démission, le déni de la réalité des handicaps cognitifs.Pour preuve le peu de formations mises en place dans ce sens !

Je ferai un parallèle avec les enfants des ZEP (Zone d'Éducation Prioritaire) qui sont considérés comme des enfants difficiles au lieu de les regarder comme des enfants en difficultés. Nous devons être d'abord des êtres humains avant d'être des enseignants. Cela induit le respect de  l'apprenant, cela change tout. J'ai pu mesurer la différence en 40 ans de carrière. D'abord l'Humain, l'écoute sont des stratégies performantes. Le regard que nous portons sur l'enfant est déterminant. Il le sait lui, il le capte très vite.
Au recrutement des enseignants on devrait poser la question : "Vous aimez les enfants, faites nous voir de quelle façon  ?". Il faut plus ressentir plutôt que de se focaliser sur les contenus et les programmes. Tout autour de nous les autres pays européens font des efforts constants pour permettre ce rapprochement entre l'apprenant et le "sachant" .Si je prends exemple sur le "tempo pieno"  des italiens, ils enseignent de 8h à 13h (repas compris ) les matières fondamentales (langue orale et écrite et mathématiques , entrecoupées de temps culturels et artistiques)  ensuite ces enfants, l'après midi ont des cours d'art, de sport et de sciences avec une priorité sur les langues étrangères, également.

Le rapport Parent / Enseignant est aussi à retravailler. le fait de connaître et de reconnaître les difficultés permet aux deux parties de savoir ce qu'il ne faut pas faire surtout au lieu de focaliser sur ce qu'il convient de faire, trop souvent dans l'urgence.

Face à un enfant dyslexique :

 Je sais qu'il aura du mal à écrire  écrire, je développe donc  l'oral  et des stratégies d'accompagnement qui le rapproche le plus près de la normalité .

Face à un enfant dyspraxique :

je ne lui donne surtout pas un classeur qu'il sera incapable de gérer et je propose des accompagnements avec des rituels qui remplaceront de façon satisfaisante l'absence d'ordre et de classement.

Face à un enfant dysphasique :

Je privilégie les pictogrammes au textuel .

ET de toute façon je propose l'utilisation massive des nouvelles technologies pour une raison prioritaire : "la machine ne juge jamais l'apprenant".
Enseigner , ce n'est pas employer uniquement des stratégies mais déjà de savoir ce qui ne fonctionne pas, pourquoi cela ne fonctionne pas,  remettre ses méthodes et ses contenus en question et travailler le respect de l'apprenant pour qu'il apprenne à son tour à respecter l'enseignant qui se trouve face à lui.
Celui qui doit fournir le plus gros effort, qui doit faire le premier pas reste donc celui qui sait, le "sachant" donc l'enseignant .
Se poser la question de savoir quelles sont les capacités et les incapacités de l'élève à faire seul ? Les enseignants ont souvent une vision limitante des possibilités de l'enfant.

Au travers de ton expérience, comment favoriser la prise en charge de la part des enseignants ?
La stratégie que j'ai développé aussi bien en primaire qu'en secondaire que lorsque j'étais directeur d'école est de commencer à m'interroger sur les actions possibles dès  la détection des troubles de l'apprentissage.
D'où l'intérêt de dialoguer le plus tôt possible avec les acteurs qui se trouvent dans l'environnement immédiat de l'enfant pour  appréhender, connaître et déterminer si les difficultés viennent du contexte social de l'enfant ou d'un dysfonctionnement dans son apprentissage.
J'ai eu la chance d'approcher l'enseignement dans d'autres pays européens et africains aussi et donc d'observer d'autres approches de l'enfant, de m'appuyer sur le travail de mes collègues étrangers. Cela a fait beaucoup évoluer ma perception et les solutions de remédiation employées.
Il n'est pas normal de penser , voire de dire qu'un enfant est "fainéant" alors même qu'il est atteint de troubles de l'apprentissage .Il faut à tout prix éviter de telles méprises qui laissent des traces indélibiles ensuite,  chez les sujets qui en sont les victimes .
Il convient , lorsque l'on remarque des difficultés persistantes chez un enfant , de se poser des questions sur son propre enseignement puis de poser ensuite des questions à la famille afin de voir si des dysfonctionnements familiaux ne sont pas la cause de cela (divorce , violences, ...)  et enfin au bout du compte de faire bilanter l'enfant par des professionnels (psychologues, orthophonistes, neuropsychologues, médecin scolaire, ...) pour observer précisément les causes .
Il vaut mieux procéder dans cet ordre que de bilanter tout de suite l'enfant et ainsi de le stigmatiser et le sortir de la normalité .

Plus particulièrement pour les enfants en situation de troubles de l'apprentissage, il faut renforcer la concertation avec les parents. Ils possèdent une vraie place, il faut ouvrir l'école à tout moment et non pas sur la base de prise de rendez-vous. Une école ouverte, transparente. Plus l'école s'ouvre, plus elle accueille et recueille la confiance mutuelle, cela conduit à un meilleur bien-être.

Les dernières années pour lutter face à la dégradation des biens de l'école par les enfants, j'avais instauré un permis de bien se conduire à point, cela avait très bien marché. Nous avions sensibilisé les enfants et dialogué avec les parents . Au lieu d'avoir un budget pour réparer les dégradations je pouvais enrichir nos solutions pédagogiques. C'était une stratégie de respect de l'individu qui ne coutaît rien en terme de finances mais qui permettait une autorité consentie et bienveillante, productrice de paix pédagogique . La boucle étant bouclée, le message pédagogique pouvait être alors mis en place avec une efficacité totale .

Aujourd'hui le système est redevenu répressif, il faut revenir au contrat didactique, travailler avec les enfants sur les formes de leardership, ce n'est jamais une perte de temps.Beaucoup d'enfants sont capables d'apprendre sans l'enseignant (travail de groupe ). Cela permet alors de donner plus à ceux qui ont moins, de prendre son temps pour gagner du temps .

Les enseignants ont la tête dans le seau, ils ont peur du regard extérieur alors que c'est un plus. Il faut aussi qu'ils acceptent de ne pas tout savoir et de se montrer en situation d'enseignement, par exemple en invitant les parents en classe, en acceptant des stagiaires, en co-produisant des séquences d'enseignement avec le concours de techniciens (historiens, plombiers, médecins, dentistes, bouchers, etc.....

Et si tu avais une baguette magique ?

Je mènerai 5 actions

  1.. 20 enfants par classe  maximum en mixité sociale

  2.. Formation en tutorat des enseignants   (X va voir Y en train d'enseigner ! )

  3.. Mise en place de pilotage d'expériences avec des moyens suffisants pour bilanter ces expériences et les mutualiser si elles sont concluantes  .(utilisation rationnelle des TIC  par exemple tablettes , TBI ...)

  4.. Suppression des ZEP  et mixité des populations , arrêter les ghettos ! Tirer "vers le haut" au lieu de "vers le bas" comme actuellement

  5.. Bilan annuel de 15 jours des équipes pédagogiques en fin d'année scolaire et réflexion de 15 jours en début d'année suivante .

 

Propos recueillis par Jean-Marc Farini Joly

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