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L’éducation, les TICE et la dyspraxie, quel est l'avis du sociologue Philippe Liotard ?

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Philippe Liotard est enseignant chercheur et sociologue à l’université de Lyon 1, il s’interroge et mène diverses expériences sur les TICE et les réseaux sociaux et leur impact sur l’apprentissage notamment auprès de public dyspraxique. Il nous fait l’honneur de répondre aux questions d’école2demain. Interview !

Philippe, quelle est la situation des enfants avec les TICE en milieu scolaire ?

A ce jour, il n’existe aucune étude sociologique d’ampleur suffisante pour évaluer la situation. A ma connaissance, il n’y a pas d’étude systématique, nous ne disposons que de données sur des expériences locales menées par des villes, des régions, ou des classes. Toutefois, nous pouvons observer des écarts entre les possibles des TICES et leur mise en oeuvre en raison du filtre de l’éducation nationale. A l’université de Lyon, nous avons mis en place une plate-forme pédagogique interactive, Spiral. Qu’observe-t-on ? Que finalement, la majorité des contenus sont simplement mis en ligne sur la plateforme sous une forme traditionnelle (cours écrit, diaporama...). Par ailleurs, si l'Université ou certains de ses services sont présents sur Twitter, Facebook, Foursquare ou si des Barcamps sont organisés, cela reste marginal. Les enseignants vont dire "oui! j’ai intégré les TICE, je mets mes cours sur Spiral", mais ils n'utilisent qu'une toute petite partie des fonctionnalités. il y a une méconnaissance des potentialités, une véritable fracture numérique entre l’élite des usages et la masse des enseignants de l’université. Beaucoup se contentent de reproduire leur cours avec les TICE, de faire un usage compensatoire uniquement en déversant leur diaporama. Il y a un grand travail de vulgarisation à faire. Les enjeux d’une popularisation sont indéniable afin de développer l’interactivité.

Quelles sont les actions mise en place par les personnels éducatifs ?

Des professeurs utilisent Twitter en classe dès le premier degré, et même en maternelle, pour favoriser l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. L’outil twitter est préféré à Facebook en raison des freins sur la maitrise de l’outil et de la confidentialité des données et des échanges. Mais globalement, les enseignants ont peur de disparaitre. Comme si le fait d'utiliser l'informatique, de ne plus se contenter de leçons et de manuels pouvait faire disparaître la fonction de médiation assurée par les profs dans l'accès au savoir. Or qu’observons-nous sur la toile ? l’information est disponible pour les étudiants. Et qu’en font-ils ? Lorsqu'ils réalisent un dossier sur une thématique qu'ils ont choisi dans un de mes cours, je constate que cette information: Ils sont capables de l’organiser Ils sont capables de faire une analyse critique du contenu Ils ne prennent pas tout pour “argent comptant” surtout avec des ressources de niveau inférieur Ils développent leur pensée critique Cela signifie qu'ils ont appris à se servir d'Internet. Certes, mon travail consiste à les aider à approfondir cet usage, mais ils possèdent déjà une maîtrise qui leur permet de répondre de manière relativement approfondie aux questions qu'ils se posent.

Quelles solutions développes-tu en tant qu’enseignant ?

Je ne crois pas à une normalisation des pratiques avec le web 2.0. J’invite mes étudiants à rechercher des informations sur le web et je leur demande en quoi cette information est critiquable, qu’est ce qui est critique dans tel ou tel raisonnement de l’auteur de l’information. Il s’agit pour moi d’être moins pédagocentré. Je n’ai pas peur que les étudiants trichent davantage avec les ordinateurs ou en allant sur Internet.

Le val de marne propose d’équiper tous les collègiens d’un PC, qu’en penses-tu ?

Cela ne sert à rien si cette dotation n'est pas accompagnée de mesures spécifiques ! Les ordinateurs vont rester à la maison et cela n’empêchera pas la fracture numérique de second ordre d’exister. Quel est le dispositif pédagogique qui va être mis en place pour favoriser l'utilisation de l'outil informatique, telle est la vraie question ! Quelles sont les conditions de réussite, comment contribuer à penser autrement la façon d’enseigner à l’école avec les TICE, comment le rapport à l’école est modifié, transformé avec les TICE ? Aujourd’hui, il s’agit de développer l’autonomie, de travailler ensemble (enseignants, élèves) sur la confiance réciproque. Cela passe par la déconstruction des représentation des enseignants sur les élèves. (De “avec l’ordinateur, ils peuvent davantage tricher” à “avec l’ordinateur, ils peuvent davantage réussir leur apprentissage”). Ce questionnement conduit à revoir les modes d’évaluation actuels. Beaucoup d’enseignants fonctionnent avec la reproduction du cours frontal pour la transmission des connaissances, nous l’observons bien dans la disposition spatiale des élèves. De plus, les rares inspections pédagogiques ne font pas remonter ces informations sur les pratiques pédagogiques. C’est une lacune dans la perspective de faire évoluer les pratiques d'enseignement.

Et plus spécifiquement pour l’éducation auprès des enfants dyspraxiques, qu’en est- il ?

J’observe une multiplications d’initiatives locales réalisées par les parents, les enseignants ou les ergothérapeutes par exemple. Je note la constitution d’un patrimoine créé par des associations d’usagers autour de deux interventions majeures :

 

  • Aménagement spatial de la feuille de cours
  • Usage de l’informatique pour modifier et faciliter la prise de note comme la prise d'information 

 

Le problème principal vient du fait que rien n’est globalisé. La première conséquence est une perte d’information et la reproduction des mêmes expériences sans prendre en considération les autres expériences déjà menées. En fonction du contexte local, voire académique, la dyspraxie est considérée comme un handicap ou non en fonction des MDPH. Cette différence de reconnaissance au niveau locale amène des réponses possibles différentes :

 

  • Adaptation prise en charge ou non 
  • Plan Personnel de Scolarisation plus ou moins appliqué... 

 

Résultat, l’adaptation scolaire vient d’une négociation sur tous les aspects pédagogiques alors que nous savons sur certains points qu’il faut parfois dire non, cela ne fonctionne pas, nous l’avons déjà expérimenté. Pour penser les conditions de possibilités de l’adaptation, il faut déjà changer le cadre de sa reconnaissance.

Quels sont les résultats que tu observes sur l’intégration des enfants atteints de troubles praxiques dyspraxiques en milieu scolaire ?

Sur l’enquête que j’ai menée et d’après les propos auto-rapportés des parties prenantes, il y a aujourd’hui un très grand ressentiment à l’égard de l’institution scolaire, une colère, de la frustration, et le sentiment d’être sacrifié. Il existe un grand décalage entre le faire de l’institution, ses propres croyances et le ressenti des acteurs terrain. Il y a une forte demande de formation pour l’adaptation scolaire :

 

  • Comment faire ?
  • Quels outils ?
  • Quelles expérimentations déjà menées ?

 

Le relationnel et l’humain sont au centre des demandes des parents qui souffrent d’être considérés comme des ignorants et d’être laissés dans cette position. Dans le parcours scolaire des enfants dyspraxiques, le diagnostic de la dyspraxie est le pivot de la relation. Elle crée un avant/après sur les parcours de l’enfant. L’impact, le plus positif est la déculpabilisation de l’enfant et des parents ainsi qu'une prise de conscience par l'environnement de l'origine des difficultés des jeunes. S'ils ne réussissent pas, ça n'est pas qu'ils sont fainéants ou inattentifs, ça n'est pas qu'ils ne s'appliquent pas. Mais ça vient d'un dysfonctionnement sur le quel ils n'ont pas prise et qu'on appelle dyspraxie. Le milieu médical est également extrêmement critiqué par les parents soit parce qu’il les positionne comme des ignorants, soit parce que la dyspraxie ne relève pas de leur compétence habituelle et qu'ils ne sont pas tous en mesure d'en établir le diagnostic. D'où une impatience des parents face à des diagnostics qui ne viennent pas...

Un autre problème qui est ressorti de l'étude, réside dans le fait que dès que l’enfant est qualifié de dys, il est stigmatisé avec le “on ne peut pas faire” qui en découle où le “ce n’est pas la peine, il ne saura pas faire” La conséquence consiste à projeter un avenir professionnel construit sur des incapacités parfois fantasmées par l'entourage scolaire et non pas sur des choix négociés qui intègrent le désir des élèves, rapporté à leurs compétence. Des solutions sont mises en place, mais avec le concept de “On les aides, mais ils ne sauront pas faire”, la confiance dans le potentiel des enfants dyspraxiques est sérieusement altérée.

Or l’autonomie de ses enfants, de ses jeunes adultes se développera dans la dépendance, notamment à l'informatique ou à des adaptations. A quelle identité peuvent-ils prétendre s'ils sont toujours renvoyés à ce qu'ils ne savent pas faire au lieu d'être valorisé par ce qu'ils savent faire autrement, et parfois fort originalement?

Propos recueillis par Community Manager E2D

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