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M. Jean-François Chossy, du changement de regard à la sollicitude !

Ce texte est une contribution en forme de lettre ouverte à M. le Député Jean-François CHOSSY.

 

Il y a dans l’Agenda actuel du Handicap deux missions parlementaires et la perspective de la Conférence Nationale du Handicap en Juin 2011. Bonne opportunité de contribuer à juste mesure aux travaux, au débat et à l’évolution des idées et des politiques.

Deux missions parlementaires ont été installées : celle du sénateur Paul Blanc sur « les voies et les moyens d’améliorer la scolarisation des enfants handicapés » engagée en mars 2011, celle du député Jean-François Chossy sur  « L'évolution des mentalités et le changement du regard de la société sur les personnes handicapées », mission débutée en novembre 2010.

 

Evolution des mentalités et changement de regard

La mission confiée à M. Jean-François Chossy traite de « l’évolution des mentalités et du changement de regard de la société » après la mise en place de la Loi du 11 février 2005.

La personne handicapée a besoin pour se construire à la fois de sécurité affective, de reconnaissance juridique et politique et de considération sociale.  Qu’un de ces piliers fasse défaut et le dispositif est bancal ; qu’un de ces « considérant » soit éludé et la juste application de la Loi est menacée.

Le second pilier est donc assurément une avancée significative. La Loi de 2005 a incontestablement installé dans l’action politique, dans le quotidien de l’Education Nationale et des entreprises, un nouveau regard sur le handicap.

Comme l’ensemble de la société et sans doute avec une certaine amplification, l’enfant- élève handicapé subit toutes les évolutions de la société, source de tant de pathologies contemporaines, qu’elles soient médicales, sanitaires, sociales ou même politiques : rupture de la cellule familiale, perte de repères, perturbation dans l’espace scolaire, effondrement de l’estime de soi, inflation et instabilité des lois et règlements,  innocuité des lois et contournement décrets d’application, etc.

Le déclassement social est une source dramatique de pathologies sociales graves, de perte d’estime de soi et de capacité à s’inscrire dans un futur, voire dans un projet : à quoi bon demander un « projet de vie » à une personne qui ne se voit pas de futur, ou ne s’imagine pas la moindre piste pour la réalisation de soi.

Le regard et la compassion qui l’accompagne donnent souffle à la personne handicapée dans ses  actions et son vécu quotidien, en restaurant l’estime de soi et la confiance.

J’ai écrit ailleurs que le sondage CSA à la demande de la Halde et la CNSA exhibait un mode opératoire et un questionnement dont j’ai voulu souligner  ironiquement « l’élégance compassionnelle » :  le déferlement compassionnel ne fait pas une politique, pas plus qu’une enquête de « satisfaction » ne vaut quitus …

Or pour dépasser la « compassion » et entrer dans l’action ou le « pouvoir-agir »,  il faut encore que soient mis en jeu deux facteurs essentiels : la sollicitude des individus et la légitimation des institutions.

De la compassion à la sollicitude

S’agissant d’action de proximité, le regard et le rôle des individus est évidemment essentiel. Un nouvel équilibre entre le handicapé et l’accompagnant ou l’enseignant doit s’établir, fait d’une forme difficile de « réciprocité » : où - par exemple-, le prof tire de son adaptation au handicapé non seulement un plus humain, mais un « plus professionnel » qui lui permet de progresser dans sa façon d’enseigner, dans sa méthode, dans sa conscience des enjeux de son enseignement …  au bénéfice des handicapés mais aussi de la classe ou de l’établissement dans son ensemble.

Sollicitude des accompagnants

A ce stade, j’ai toujours plaisir à faire appel au terme de « sollicitude » dans toute son ambigüité et sa richesse.  La sollicitude combine en effet le souci (le désir de prendre soin) d’autrui et la préoccupation, voire l’inquiétude qui accompagne la relation : c’est peu dire l’inquiétude naturelle des enseignants dans le grand bain de l’inclusion ...

Etymologiquement, elle dérive surtout de deux éléments concaténés qui signifient quelque chose comme « mouvoir en entier » ou « remuer totalement »  en incitant à agir différemment, au risque de déranger et de troubler.

Il s’agit bien de cela dans le nouveau regard et le rapport largement inédit entre l’enseignant et l’enfant handicapé, notamment par des troubles des apprentissages à fort retentissement scolaire.

La sollicitude indique pareillement la voie à suivre pour un rééducateur, dont l’engagement n’est pas tant dans les heures de rééducation, mais dans le « programme » et la vision opératoire de l’enfant handicapé face à des situations concrètes, au premier rang desquelles sont – qui en doutera ? - ses réalisations scolaires.

Ainsi, la sollicitation est à l’action ce que la sollicitude est … au regard.

Le fait de solliciter est ici parfaitement symétrique et l’un – l’enseignant – comme l’autre – l’élève handicapé – sont dans cette posture de solliciteur : l’enseignant attend de l’élève la démonstration de son engagement et de ses capacités ; l’élève pour sa part interpelle l’enseignant pour que celui-ci permette à ses propres compétences d’être mises au jour.

L’acte de solliciter est bien une action mutuelle, qui les agite tous deux psychologiquement et matériellement, car elle engage le regard porté, mais aussi le mouvement de chacun dans les aménagements et les adaptations dans la façon d’enseigner, d’apprendre et de restituer.

L’amélioration de l’estime de soi chez l’enfant handicapé n’est pas seulement une affaire de regard que l’on porte sur lui, mais affaire de sollicitude[1] … et de sollicitations.

« Satisfait » donc capable ?

Dans le sondage CSA[2], le collégien handicapé était prié de dire s’il est satisfait du sort qu’on lui fait et de montrer qu’il est ainsi capable de se sortir de la situation que le sort lui a fait[3].

Dans cette logique, l’exclus ou celui qui l’était n’est réintégré dans la société qu’au prix de ses propres efforts, de la démonstration de sa bonne volonté et de l’exercice de ses propres capacités à en sortir…  En termes moins choisis, cela correspond en gros à « démontrer qu’il est capable » sous-entendu, comme les autres et en fonction des standards de sa classe d’âge.  On retrouve là les accents douloureux des « fais un effort », « concentre-toi » « recommence, tu vas y arriver » … bien connus des élèves ayant des troubles des apprentissages.

Or, dans le cas du handicap et notamment du handicap spécifique cognitif et des troubles spécifiques des apprentissages, on ne saurait montrer que l’on est capable d’atteindre les standards, mais "seulement" montrer ce dont on est capable, en produisant d’autres moyens de démontrer sa compétence, ses talents, autant que ses acquisitions ou son savoir.

Pour l’enseignant et le rééducateur, cela fait toute la différence : sollicitude et sollicitation.

Pour les parents et les associations, cette distinction est souvent essentielle, elle est au cœur de la problématique des « adaptations » : ces dernières signifient autant les adaptations apportées au système (accès physique, environnement, enseignement et pédagogie, transmission et validation des acquisitions, examens) que celles apportées à l’enfant (ordinateur, logiciels adaptés, manuels numériques, etc.).

L’organisation dont il s’agit autour de l’élève handicapé n’est pas tant un souci pour celui-ci que ça marche … pour lui, car cela marche … autour de lui.

 

 

Bien que ni l’un ni l’autre n’aient développé leur réflexions respectives dans le contexte spécifique de la personne, de l’individu ou de l’enfant handicapé, ma dette présente envers Paul Ricœur et Myriam Revault d’Allonnes est immense.  Dans ce papier, la compassion juste, la reconnaissance, la réciprocité et la sollicitude sont des petits cailloux précieux ;  ils balisent un chemin pour que la pensée éclaire une position, soutienne une posture associative et oriente le cas échéant une lutte nécessaire. Qu’ils trouvent ici le témoignage de ma gratitude.



[1] L’estime de soi et la sollicitude ne peuvent se vivre et se penser l’une sans l’autre. Paul Ricœur. Soi-même comme un autre. 1990

[2]  Cette partie reprend un Post précédent du même titre.

[3] Voir là aussi l’analyse pénétrante de M. Revault d’Allonnes - L'homme compassionnel, 2008.

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